Après le feu : réflexion sur le changement climatique et le vivant Après le feu

Certaines réflexions naissent sur un tapis de yoga. D’autres surgissent au détour d’une promenade, d’un matin trop chaud ou d’un silence. Celle-ci est née au cœur d’un été où le feu semblait ne plus vouloir quitter notre horizon.

Que reste-t-il lorsque les flammes deviennent notre quotidien ?

Je me suis interrogé ce matin sur ce qu’il reste après le feu.
Sans doute parce que nous sortons d’une semaine de canicule extrême et plusieurs jours de fortes chaleurs. Et parce que, malgré quelques degrés de moins, la chaleur continue de s’installer. Avec cette étrange pensée qui revient souvent ces derniers temps : cette année nous paraît déjà exceptionnelle… alors qu’elle risque d’être plus fraîche que beaucoup de celles qui suivront.

Après un feu, il reste souvent les braises.
Elles continuent de rougeoyer un moment. Puis, si personne ne les entretient, elles finissent par s’éteindre.
Il reste alors les cendres.

Je trouve cette image à la fois bouleversante et fascinante..

Le passage du feu, surtout lorsqu’il devient incontrôlable, détruit. Il met une fin à ce que l’on connaît.
C’est peut-être d’ailleurs le sens de certains rituels hindous. Le feu n’y est pas seulement celui qui détruit. Il est celui qui transforme. Dans les cérémonies où l’on fait des offrandes à Agni, le dieu du feu, ou lors des rites funéraires, le feu marque un passage. Il ne signifie pas uniquement une fin. Il accompagne un changement d’état.

Une fin.
Et peut-être déjà un commencement.

Il y a aussi cette autre image.
Celle du phénix. Cet oiseau mythique, dont les premières traces remontent à l’Égypte ancienne avant d’être repris par les Grecs, renaît de ses propres cendres. Depuis des millénaires, il incarne cette idée profondément humaine qu’après la destruction peut toujours surgir une renaissance.

La nature semble parfois lui donner raison.

Après un incendie, une forêt ne redevient pas immédiatement ce qu’elle était.
Elle revient autrement. Progressivement. À son rythme. Strate par strate.
Les premières mousses apparaissent. Puis les herbes. Les arbustes. Les jeunes arbres. Les insectes reviennent, puis les oiseaux, puis les mammifères. Les écologues parlent de succession écologique. Un processus qui peut durer plusieurs décennies avant qu’une forêt retrouve son équilibre. Certaines espèces attendent même le passage du feu pour germer. La chaleur ouvre leurs cônes ou réveille des graines restées endormies pendant des années.

Le vivant sait composer avec le feu.
Depuis toujours.
Ce qu’il connaît beaucoup moins, c’est un feu qui revient trop souvent. Trop fort. Trop vite. Avant même qu’il ait eu le temps de respirer.

C’est peut-être là que réside toute la différence.

Le feu n’est pas devenu le problème.
C’est la vitesse à laquelle nous continuons d’y jeter du bois.
Le dernier rapport du GIEC le rappelle avec une grande confiance scientifique : le changement climatique provoqué par les activités humaines augmente déjà la fréquence, la durée et l’intensité des vagues de chaleur. Chaque fraction de degré supplémentaire rend ces événements plus probables. Ce qui relevait autrefois de l’exception devient progressivement la norme.

Ici, la conséquence du feu que nous avons engendré n’est pas la fin de toutes choses.
C’est peut-être plus vertigineux encore.
C’est peut-être la fin d’un monde dans lequel nous savons encore vivre.

Ce qu’il reviendra de nos cendres ? Je n’en ai aucune idée.
La Terre, elle, continuera probablement ses révolutions autour du Soleil pendant encore plusieurs milliards d’années.
La vie trouvera peut-être d’autres chemins.
Elle l’a déjà fait.
Mais rien ne dit que notre civilisation, nos paysages, nos saisons, nos forêts ou même notre manière d’habiter le monde feront partie de cette histoire.

Parfois, j’ai l’impression que nous sommes encore des enfants.
Nous avons appris très tôt que le feu est dangereux.
Pourtant, nous continuons à craquer une allumette de plus.
Une centrale de plus.
Un forage de plus.
Un vol de plus.
Une forêt de moins.

Comme si nous étions persuadés que les flammes s’arrêteraient toujours juste avant de nous atteindre.
Qu’il y aurait toujours un canadair à pour arrêter l’incendie.

Depuis petit, et ces premiers feux dans les garrigues de mon enfance, j »ai toujours été ému par ce qu’il restait après le feu, attristé par les souvenirs parties en fumé, la nature qui a succombé, la désolation grise et noire. Puis surpris par la vie qui renaissait lentement et longuement.

Aujourd’hui, je crois que la question est peut-être ailleurs.
Parce que si nous continuons à parler du phénix, c’est peut-être que nous imaginons encore qu’il y aura toujours quelque chose dont renaître.

Peut-être que la question n’est plus de savoir combien il reste d’allumettes dans la boîte.
Peut-être que la seule question qui compte désormais est :
Où sont les extincteurs d’urgence ?

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